Thierry Gervais et Vincent Lavoie (dir.), Facing Black Star, 2023
Estelle Blaschke

Les archives photographiques connaissent actuellement un net regain d’intérêt, leur histoire récente étant marquée par des discussions sur la profusion des images et leur excès1, sur leur obsolescence et leur dépréciation, et par l’appel à soumettre les archives visuelles à un examen critique intégrant les théories et méthodes décoloniales2. La programmation d’algorithmes basés sur des ensembles de données visuelles et la multiplication des images photoréalistes créées par ordinateur, telles qu’on les observe aujourd’hui, conduisent à une reformulation radicale des questions relatives au statut de la photographie et aux structures et logiques régissant les archives photographiques. Des générateurs d’images comme Dall-E, Stable Diffusion ou Midjourney, pour citer les plus connus, recourent à des banques d’images en prélevant dans les bases de données divers types de contenus visuels (photographies de stock, photos journalistiques, illustrations, images provenant des médias sociaux ou d’autres platesformes) afin de les traiter et de les régurgiter sous forme de mashups composés de myriades d’images au gré de consignes linguistiques. Il en résulte des problématiques essentielles touchant la photographie en tant que média et objet d’archive. Dans quelle mesure ces phénomènes sapent-ils, par exemple, l’idée d’auctorialité et de droit d’auteur ? Quelles sont les esthétiques photographiques qui surgissent dans les images créées par l’IA? Dans quelle mesure les images issues d’évaluations automatiques consolident-elles les flous, les lacunes et les biais inscrits dans la relation indexicale entre image, texte et métadonnées ? Et où situer la photographie si elle n’est désormais plus qu’une ressource traitée en grande quantité ?
Afin d’analyser les développements actuels, de les replacer dans leur contexte culturel et de formuler des réponses possibles à ces questions, il est fondamental d’étudier l’histoire et les modes de fonctionnement spécifiques des archives photographiques. L’ouvrage collectif Facing Black Star, paru sous la direction de Thierry Gervais et Vincent Lavoie, apporte ici une contribution majeure, tout en élargissant le champ de la recherche sur la photographie. Issue des fonds de l’agence photographique Black Star, fondée en 1935 par Kurt Safranski, Kurt Kornfeld et Ernest Mayer, auxquels a été consacré récemment l’ouvrage Passionate Publishers de Phoebe Kornfeld3, la Black Star Collection a été remise en 2005 à l’université métropolitaine de Toronto (ancienne Université Ryerson). Ce fonds de près de 300000 photographies a été le point de départ de l’institution The Image Centre, à la fois centre de recherche et lieu d’exposition. Depuis 2005, la collection a été progressivement mise en valeur, étudiée et numérisée ; parallèlement, le Centre a organisé de multiples expositions et colloques spécialisés qui ont eux-mêmes nourri les activités de recherche, et vice-versa.
Le livre, organisé en trois sections faisant suite à une présentation et à une chronologie détaillées de la collection, est le fruit des multiples recherches menées sur le fonds au fil des ans, sous les intitulés « 1. Questioning the Origins of the Black Star Collection », « 2. Generating Visibilities in the Black Star Collection », « 3. Curating with the Black Star Collection ». En raison de son ampleur, la collection se prête particulièrement bien à l’étude des pratiques et des esthétiques du photojournalisme, dont l’influence sur la culture visuelle (occidentale) du XXe siècle a été décisive. En outre, ce fonds permet d’étudier la circulation des images et leur économie. Cependant, en raison de son caractère commercial, le fonds n’a pas été constitué dans l’objectif de sa conservation et de son archivage à long terme. Les images devaient circuler et trouver preneur le plus tôt possible. Ainsi l’organisation de la collection sous forme de catalogues, d’inventaires et de systèmes de classement a-t-elle été effectuée avec un grand pragmatisme en fonction du quotidien de l’agence ; la documentation de l’activité commerciale, la correspondance et les notes des fondateurs, des collaborateurs et collaboratrices sont quasiment inexistantes ou, le cas échéant, elles n’ont pu être établies qu’après coup, de manière très fragmentaire. Ce manque de « métadonnées », au sens large, pose une série de défis. L’étude scientifique devient un travail d’enquête quasi criminologique sur un véritable puzzle où l’examen de la dimension matérielle des tirages photographiques est primordial, les notes manuscrites, titres des clichés et cachets des agences constituant des indices essentiels. Inévitablement, on se retrouve confronté à des lacunes insolubles, qui font dès lors partie intégrante du travail et de la réflexion scientifiques. La recherche de provenance, en particulier, s’avère extrêmement difficile dans le cas d’archives photographiques commerciales comme Black Star. Le croisement de diverses pistes, l’enrichissement méticuleux d’informations et le recoupement de sources différentes permettent néanmoins, comme le suggèrent les contributions, de reconstituer l’histoire de l’agence.
Par exemple, dans son travail sur des images issues d’agences allemandes, Nadja Bair montre, par la comparaison des canaux primaires de publication des photos de Black Star, notamment Life Magazine, que même après l’aryanisation des agences photographiques allemandes et tout au long de la Seconde Guerre mondiale, la compagnie a continué à être approvisionnée en documents photographiques de propagande et que ces matériaux ont été diffusés dans la presse nord-américaine. Hier comme aujourd’hui, le commerce du reportage photographique mondial ne connaît aucune limite. Ainsi que le souligne Christian Joschke dans son texte, l’analyse des pratiques des agences photographiques commerciales se prête parfaitement à une discussion plus globale sur les concepts d’auctorialité, telle l’auctorialité inconnue, partagée ou dispersée, qui, loin d’apparaître avec l’image partagée de l’ère numérique, est ancrée dans l’histoire du média photographique. La contribution de Zainub Verjee et Emily McKibbon examine pour sa part les implications du transfert de la collection dans le cadre d’une institution culturelle publique et de son nouveau statut de bien culturel. Selon les auteurs, la donation et son résultat, la naissance d’une institution culturelle, s’inscrivent dans un programme de politique culturelle de plus grande ampleur. En ce sens, l’institutionnalisation doit être lue comme un geste spécifiquement politique, où la photographie documentaire et l’accessibilité des archives photographiques contribuent à l’image qu’un État libéral moderne se fait de lui-même.
Dans leur ensemble, les contributions peuvent être comprises comme une recherche méthodologique, et c’est peut-être là ce qui fait la qualité principale du recueil. Cela ressort notamment des textes consacrés à telle ou telle problématique spécifique des visibilités ou invisibilités au sein des archives photographiques. Qu’il s’agisse de la prise de conscience du rôle des photographies dans la mobilisation en faveur des droits des personnes homosexuelles dans la seconde moitié du XXe siècle (Sophie Hackett), du problème du langage, de l’indexation et des catégorisations dans la représentation de groupes autochtones (Reilley Bishop-Stall), ou de la non-visibilité des photographes afro-américains et de leurs biographies complexes telle que la retrace Drew Thompson à travers la vie et l’œuvre de Griffith Davis, ces recherches démontrent que si les archives photographiques sont des ressources inépuisables et polyphoniques, les lectures et les interprétations des photographies sont pour une large part orientées et contrôlées par les principes régulateurs normatifs des archives. Les auteurs du volume travaillent donc à la fois avec et contre les archives, afin de dégager de nouvelles visibilités et de nouveaux regards, et de produire des savoirs renouvelés. Un fil méthodologique ici esquissé est le positionnement des auteurs eux-mêmes, toujours soucieux d’exposer en toute transparence les motivations de leur recherche et l’orientation subjective de leur action.
Dans Facing Black Star, il apparaît clairement, et cela vaut notamment pour les textes traitant de la pratique curatoriale et de la recontextualisation des clichés de Black Star dans l’espace d’exposition, que les photographies (et également les archives) ne créent pas de signification par elles-mêmes. Leurs significations et leur dimension épistémologique sont produites puis remplacées, et constamment réécrites. Seuls le réexamen détaillé, l’observation et l’approfondissement, c’est-à-dire le travail et l’attention que les gens accordent aux archives, permettent d’« activer » ces dernières. La force de cette publication, également perceptible dans la qualité de l’iconographie et le soin apporté à la conception du livre, tient à ce que cette activation apporte moins des réponses univoques que des questions restées en suspens et un surcroît de complexité.

Tomáš Dvořák et Jussi Parikka (dir.), Photography Off the Scale. Technologies and Theories of the Mass Image, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2021.

Ariella Aïsha Azoulay, Potential History. Unlearning History, Londres, Verso, 2019 ; Tina M. Campt, Listening to Images, Durham, Duke University Press, 2017.

Phoebe Kornfeld, Passionate Publishers. The Founders of the Black Star Photo Agency, Bloomington,Archway Publishing, 2021.

Référence : Estelle Blaschke, « Thierry Gervais et Vincent Lavoie (dir.), Facing Black Star, 2023 », Transbordeur. Photographie histoire société, no 8, 2024, pp. 194-195.

Transbordeur
Revue annuelle à comité de lecture