Dans le règne du design contemporain, la photographie joue un rôle fondamental d’adjuvant publicitaire. Elle est cette image de catalogues ou de publicités sur internet qui excite le désir consumériste en dépouillant l’objet de ses fonctions et de ses usages pour le plaisir de l’œil. La photographie l’« esthétise » en le réduisant à sa silhouette extérieure, se focalise sur la beauté formelle du produit achevé. Tout se passe comme si l’objectif braqué sur cette forme visible marquait l’étape finale d’un processus, comme si, après la conception de l’objet en atelier et sa réalisation en usine, le photographe de studio pouvait engager le travail de l’image.

Mais la rencontre du design et de la photographie n’a en réalité jamais obéi à cette division du travail créatif séparant la conception de la diffusion. Dès les premières mutations de l’ère industrielle, elle a fait destin commun avec la recherche formelle dans les arts décoratifs. Des natures mortes d’Adolphe Braun pour le textile des Dollfus aux méthodes de création utilisant aujourd’hui les réseaux sociaux, la photographie a cultivé une relation intime avec le design : reproduction de modèles naturels ou historiques, de motifs décoratifs, transformation des échelles, perspectives accélérées, montages, inversion des valeurs, monumentalisation…

C’est pour son potentiel créatif que la photographie est enseignée au Bauhaus dans le projet de design, ou encore à l’Institute of Design de Chicago, où le regard sur l’architecture de la ville moderne est transformé par la culture de l’objet et les exercices photographiques des designers étudiants. Dans la recherche des formes, les Ettore Sottsass ou Charles et Ray Eames emploient le médium photographique avec un appétit insatiable, qui les incite, dans le cas des Eames, à organiser de spectaculaires conférences illustrées de diapositives, moments d’immersion dans la fantasmagorie créatrice de leurs auteurs.

La photographie est ainsi entrée dans la boîte à outils des concepteurs à tous les niveaux de la création. Aussi les images finales d’objets présentés sur le papier glacé des magazines ne sont qu’une étape d’un parcours où le médium photographique ne cesse de travailler de l’intérieur la création de notre environnement matériel.

Santi Caleca, vue d’une céramique créée en 1957 par Ettore Sottsass, 1993, diapositive couleur, 10 x 12 cm. Paris, Centre Pompidou (fonds Ettore Sottsass).

Référence : La rédaction, « Éditorial », Transbordeur. Photographie histoire société, no 5, 2021, pp. 2-3.

Transbordeur
Revue annuelle à comité de lecture