David Martens et Anne Reverseau, Pays de papier. Les livres de voyage, Charleroi, Musée de la photographie, 2019, 191 p.
Compte rendu de Ari J. Blatt

En dépit de l’imagination fabuleuse de Borges, la carte n’est pas le territoire. Et si c’était le livre qui l’était ? C’est l’idée au cœur du travail de David Martens et Anne Reverseau dans l’exposition et le catalogue Pays de papier, un projet sur la vie et l’héritage de ces beaux livres qui visaient à se rapprocher des lieux – nation, région ou ville – en faisant leur « portrait ». Destinés à un public de voyageurs avérés ou d’amateurs de voyage, ces volumes pouvaient servir à organiser un séjour ou à évoquer des souvenirs de villégiatures passées. Ils s’avéraient particulièrement utiles au globe-trotter sédentaire qui rêve, comme Pierre Bayard l’a formulé dans l’un de ses ouvrages, de savoir Comment parler des lieux où l’on n’a pas été (2012). De fait, ces pays de papier cherchaient à rendre des sites – des lieux reculés, exotiques et lointains au « pays inconnu à proximité1 » – plus visibles, voire plus intelligibles.
Nombre de colloques et de publications récents se sont appliqués à montrer, tout comme le présent ouvrage, comment les « portraits phototextuels de pays » ou les albums de photographies envisagent un territoire2. Mais Pays de papier se révèle être le premier ouvrage de synthèse consacré aux « portraits de pays illustrés par la photographie. » Afin de mieux le distinguer des études qui l’ont précédé, David Martens et Anne Reverseau précisent dans le sous-titre de leur ouvrage que les objets de leur enquête ne sont pas exactement des guides touristiques, comme le Routard ou le Michelin, ni des récits de voyage, mais des « livres de voyage. » Ce genre à part entière devient à la mode dans l’entre-deux-guerres, période qui témoigne de l’essor du tourisme de masse, et se développe principalement pendant les Trente Glorieuses.
Grâce au mélange habile de textes et d’images, ces livres de voyage se prêtaient non seulement à enchanter leurs lecteurs, mais à leur faire découvrir le monde. Souvent, ils confirment les idées reçues sur le patrimoine (la France comme « pays de la mesure ») ou sur l’impact qu’ont les lieux de mémoire (comme les ruines d’Athènes). Parfois, les « pays de papier » se destinent à des publics plus spécialisés, tout comme dans cette revue mensuelle adressée au corps médical qui profitait d’un récit illustré sur les joies des îles Baléares pour vendre aux médecins-voyageurs un nouveau traitement contre les démangeaisons. D’autres livres de voyage témoignent de la facilité avec laquelle image et texte peuvent être exploités à des fins idéologiques, comme dans La France nouvelle travaille, un livre de propagande vichyste publié par les Éditions du secrétariat général de l’information en 1941, qui détourne la célèbre série de François Kollar, La France travaille (Horizons de France, 1931-1934), en mettant en avant les idéaux de la révolution nationale et sa réécriture conservatrice de la devise républicaine (« Travail, Famille, Patrie »). D’autres livres exoticisent les colonies françaises au seuil de l’indépendance, ou récemment décolonisées, et justifient la « mission civilisatrice » de façon rétrograde et raciste : « La souveraineté française est ici comme l’armature qui encercle et soutient les pièces d’un échafaudage. Qu’on l’enlève, et tout s’effondre », selon Albert Sarraut dans un portrait de l’Indochine en 1930 (coll. Images du monde, Firmin-Didot).
Parmi les livres les plus emblématiques et les « pépites » du genre se trouvent des ouvrages qui profitent d’une collaboration plus équilibrée entre deux artistes de renom : Paris de nuit (Brassaï et Paul Morand, Arts et métiers graphiques, 1933) et La Banlieue de Paris (Robert Doisneau et Blaise Cendrars, La Guilde du livre, 1949) côtoient ici les Charmes de Londres (Izis et Jacques Prévert, La Guilde du livre, 1952) et La France de profil (Paul Strand et Claude Roy, La Guilde du livre, 1952). Ces livres devenus des chefs-d’œuvre de la « photolittérature » participent à la fabrication d’une mythologie poétique et iconographique des territoires qu’ils mettent en scène.
Plus tard, dans les années 1960 et 1970, certains éditeurs invitent leurs lecteurs à faire des incursions dans des lieux plus lointains. Pour n’en citer qu’un exemple, le livre sur le Japon que Nicolas Bouvier a publié en 1967 dans la collection lausannoise de L’Atlas des Voyages (Éditions Rencontre) est une petite merveille qui plonge le lecteur dans les secrets d’une culture dont l’auteur ignore le langage. Pays de papier parcourt d’autres ouvrages sur l’Algérie et Israël, le Mexique et le Maroc, le Liban, l’Égypte, le Brésil et la Russie. Et il se termine avec une image, issue d’un livre de la fameuse collection Petite Planète de Chris Marker (Éditions du Seuil) et imprimée ici sur deux pages à fond perdu, qui représente la rampe spirale du musée Guggenheim à New York. Ce choix tout à fait approprié nous rappelle que les livres de voyage sont des objets dignes d’attention, au même titre que le musée Guggenheim qui, après tout, a été conçu comme un temple dévolu à la contemplation spirituelle des œuvres d’art.
Le portrait de pays illustré de photographies attire un large public de passionnés jusqu’aux années 1970. À cette époque, les technologies de reproduction photographiques permettent aux éditeurs de produire des livres de très haute qualité, en grand format, dans lesquels l’image prime par-dessus tout. Le médium de la photographie accède alors au statut d’art véritable, méritant d’entrer dans les collections des musées les plus prestigieux et d’être étudié par des spécialistes des théories et des méthodes analytiques contemporaines. Face à l’essor du beau livre de photographies, qui devient dès lors objet d’exception, le livre de voyage semble trop prosaïque et, peu à peu, disparaît.
David Martens et Anne Reverseau ont réanimé et mis en scène ces livres de voyage, dont beaucoup avaient été oubliés, dans une exposition au Musée de la photographie de Charleroi en 2019. Le catalogue de l’exposition est un ouvrage de très haute qualité, qui donne à cette manifestation culturelle éphémère une vie publique permanente. Il est imprimé sur du papier durable et est généreusement illustré de reproductions des mises en pages originales. Il invite à une lecture attentive, voire studieuse, tout en encourageant les invités qui le trouveraient sur la table basse du salon à le feuilleter de manière plus distraite. Son graphisme soigné fait écho aux livres qui se trouvent « exposés » entre ses pages. Comme aiment à nous le rappeler les auteurs, la conceptualisation des livres de voyage fut souvent le fruit d’un travail d’équipe, non pas seulement entre écrivain et photographe, mais également entre éditeurs et maquettistes. Pays de papier n’est donc pas un catalogue dans le sens traditionnel du terme. Il devient, pour reprendre une idée employée par le photographe Abelardo Morell, « un livre de livres3 », c’est-à-dire un beau livre illustré portant sur d’autres beaux livres illustrés, examinés tant dans leurs contenus que dans leurs formes matérielles.
Lire ces livres de voyage aujourd’hui peut paraître curieux et anachronique. Les pays de papier paraissent désormais quelque peu démodés, voire obsolètes en ces temps ultra-connectés. Néanmoins, quand visiter un pays lointain devient rare, voire impossible en cette période de pandémie et de confinement forcé, le livre de David Martens et Anne Reverseau nous rappelle que les portraits de pays illustrés de photographies eurent la capacité de faire « voyager dans un fauteuil » et de transporter loin, parfois très loin, vers des lieux légendaires et des sites vernaculaires surgis d’un autre temps.

Robert Macfarlane, The Wild Places, New York, Penguin, 2007, p. 225.

Voir, par exemple, Anne Reverseau (dir.), Portraits de pays illustrés. Un genre phototextuel, Paris, Lettres modernes Minard, 2017 ; Philippe Antoine, Danièle Méaux et Jean-Pierre Montier (dir.), La France en albums (XIXe-XXIe siècles), Paris, Hermann, 2017 ; David Martens, « Portraits phototextuels de pays. Jalons pour l’identification d’un genre méconnu », Communication & langages, vol. 202, nº 4, 2019, pp. 3-24. En 2019, Sophie Lécole Sonlychkine, David Martens et Jean-Pierre Montier ont également organisé un colloque au Centre culturel international de Cérisy qui portait sur ces questions : « Portraits de pays. Textes, images, sons » (3-10 juillet 2019).

Abelardo Morell, A Book of Books, New York, Bulfinch Press, 2002.

Référence : Ari J. Blatt, « David Martens et Anne Reverseau, Pays de papier. Les livres de voyage, 2019  », Transbordeur. Photographie histoire société, no 5, 2021, pp. 182-183.
Transbordeur
Revue annuelle à comité de lecture