Valérie Perlès (dir.), Les Archives de la planète, Paris, Liénart, 2019, 479 p.

Valérie Perlès et Anne Sigaud (dir.), Réalités (in)visibles. Autour d’Albert Kahn, les archives de la Grande Guerre, 2019, Paris, Bernard Chauveau/Musée départemental Albert-Kahn, 292 p.

L’actualité autour des Archives de la planète du banquier Albert Kahn est particulièrement riche. Outre la rénovation du jardin, de nouveau accessible depuis peu, et le vaste programme architectural du musée dont la réouverture est programmée en 2021, une entreprise de recherche a été lancée au début des années 2010 sous l’égide d’un comité scientifique composé d’historiens, de géographes, d’ethnologues, de spécialistes de l’image fixe et animée, réunis sous la direction de Valérie Perlès. Deux ouvrages collectifs restituent leurs travaux : Les Archives de la planète propose une approche transversale du fonds, tandis que Réalités (in)visibles est consacré à la Première Guerre mondiale et son héritage1. Offrir de nouvelles approches et perspectives sur cette collection qui comprend une centaine d’heures de films et 72 000 autochromes, réalisés dans une cinquantaine de pays, était d’autant plus important qu’une grande partie de ces documents est désormais accessible en ligne. L’utilisation déshistoricisée des Archives de la planète est courante en raison du manque de documentation écrite disponible sur la production de ces images, et de l’effet de fascination induit par la technique de l’autochrome. Ces deux livres offrent des clefs de lecture pour mieux les appréhender.
Le premier réunit les contributions de vingt-six spécialistes dont l’objectif est de réinscrire ce fonds dans l’histoire des idées, l’histoire de la photographie et du cinéma. Ils en interrogent la nature, la matérialité, les contextes de production, les orientations idéologiques, mais aussi les usages et la diffusion jusqu’à nos jours. Une approche comparatiste a été privilégiée pour mieux comprendre la spécificité de ces documents au prisme de la production d’agences commerciales, du photojournalisme qui se développe à la même période, des vues touristiques, des actualités cinématographiques ou de grands noms de l’histoire de la photographie.
Abondamment illustré d’autochromes, de photogrammes et de plaques stéréoscopiques, l’ouvrage propose un parcours dans les Archives de la planète dont les textes donnent une vision kaléidoscopique. Les articles sont courts, parfois un peu trop brefs pour évoquer des sujets qui mériteraient des développements plus amples, mais cette variété fait l’incontestable richesse du livre qui ne propose pas tant la synthèse d’une recherche exhaustive que des clefs de lecture et des méthodes variées. Il replace aussi les Archives de la planète dans un écosystème : celui des actions entreprises par Albert Kahn pour la paix, dont les Archives de la planète sont le pendant visuel ; celui du monde politique des trois premières décennies du XXe siècle ; celui de l’évolution de disciplines scientifiques, et enfin de la vie sociale des images du vivant d’Albert Kahn, et au-delà.
Les Archives de la planète sont souvent simplifiées comme une entreprise pour la paix entre les nations et entre les classes sociales. Derrière l’homogénéité des supports, elles constituent pourtant un projet complexe et polysémique, comme le rappelle Valérie Perlès, qui pointe notamment les contradictions des deux porteurs du projet, Albert Kahn et Jean Brunhes, quant à la méthode, au rapport à la science et à leur vision du monde. Les différents articles montrent également la complexité des discours sur l’état du monde que proposent les images produites. Ils interrogent aussi leur dimension performative, même si cette notion est peu mobilisée.
Six parties construites au fil d’un plan fluide rythment l’ouvrage. La première, «Une entreprise de connaissance du monde », évoque le dialogue permanent entre les Archives de la planète et les autres projets financés par Kahn, les bourses autour du monde et la dizaine de fondations créées entre 1898 et 1932. Marie-Claire Robic revient sur les « utopies planétaires » de ce mécène patriote et pacifiste qui percevait l’enjeu éducatif des révolutions technologiques en cours. Elle souligne également l’intérêt du banquier à rassembler des informations sur les activités menées à l’étranger et à acquérir une connaissance intime des milieux dirigeants grâce à ses voyages et à ses invitations. La deuxième partie, « À la frontière des sciences humaines », aborde les modalités de production de connaissance par l’image et les types de savoirs qu’elle produit, ou non, en questionnant le lien des archives à la géographie en cours d’institutionnalisation et à l’histoire du cinéma ethnographique. « Rendre le monde merveilleux » est consacrée à l’utilisation de la projection comme mise en spectacle du monde et ses relations à la photographie touristique et commerciale. Nathalie Boulouch montre l’influence sans doute décisive des séduisantes photographies de voyage de Jules Gervais-Courtellemont, dont le succès populaire a démontré la puissance de la projection des images en couleurs. « Agir sur le cours de l’histoire », la quatrième partie, est consacrée au projet politique et idéologique soustendant la production des Archives de la planète, en interrogeant la place que le banquier lui conféra dans son dispositif d’influence de l’opinion publique et son rapport à l’État français, notamment à ses services de propagande, évoluant en fonction du contexte (avant, pendant et après la Grande Guerre), et aux objectifs de Brunhes qui supportait activement le projet colonial de la France. Les auteurs évoquent aussi la vision de la société produite par les films, à l’aune de leurs écarts par rapport aux normes des productions d’entreprises commerciales comme Gaumont et Pathé. Alors que plus d’un quart des images animées des Archives de la planète illustrent les difficultés économiques de la France, les grèves et les manifestations ouvrières de l’après-guerre, Isabelle Marinone montre comment ces documents étaient destinés à enregistrer les crises pour mieux les comprendre, et ainsi prévenir de nouveaux désordres et tensions. Ces images sont d’autant plus intéressantes qu’elles ont échappé à la censure qui régule alors la représentation des mouvements sociaux en France ou dans les colonies dans les actualités cinématographiques. La cinquième partie, intitulée « Opérateurs tout terrain : une question de style », est consacrée aux travaux des opérateurs d’Albert Kahn, à travers une approche inédite. Ils sont appréhendés sous l’angle de l’esthétique et de la singularité de leurs regards, bien que leur production ait été conditionnée par les contraintes techniques fortes de l’autochrome et les limites du procédé. La dernière partie, «De nouveaux usages, de nouveaux récits », est consacrée à la vie sociale des images de leur création jusqu’à aujourd’hui, en interrogeant la « mise en disponibilité » des documents telle que l’avait conçue Albert Kahn. Les auteurs reviennent sur les différents usages et interprétations de cette collection après sa faillite. Le rachat des collections par le département de la Seine, en 1936, puis la création de la Cinémathèque Photothèque de Boulogne, ont permis la diffusion et différentes formes d’appropriations des films, par Abel Gance par exemple. L’arrivée de Jeanne Beausoleil au poste de directrice des collections en 1974 constitue une étape fondamentale dans la mise à disposition des images, tandis que leur documentation est enrichie. La création du musée en 1986, puis la construction d’une galerie d’exposition ont donné une visibilité nouvelle aux documents. Adrien Genoudet livre un beau texte sur « l’effervescence » de ces images, et leur interaction avec l’écriture collective de l’histoire, ici en l’occurrence celle de la Belle Époque. Dans ce large panel d’approches, il ne manque qu’un article consacré spécifiquement à la question des archives écrites et des sources disponibles pour repenser le fonds, outre la liste finale des documents consultés par les auteurs. Après la ruine d’Albert Kahn, une grande partie de la documentation liée aux missions a été perdue, et le souci de pallier ce manque a été un enjeu important pour la conservation et le partage de ces documents.
Réalités (in)visibles. Autour d’Albert Kahn, les archives de la Grande Guerre dirigé par Valérie Perlès et Anne Sigaud suit une approche parfaitement complémentaire au premier livre. Il s’inscrit dans la vague commémorative du centenaire de la Grande Guerre qui a donné lieu à différentes publications abordant le rôle prêté aux images durant l’événement. Ce sujet a une importance toute particulière pour les Archives de la planète, dont environ un cinquième des images est lié au conflit. Il permet d’aller au cœur de la question du rôle politique et idéologique du projet et d’interroger l’engagement d’Albert Kahn et de Jean Brunhes vis-à-vis de l’État français, le conflit excluant toute neutralité possible. Les deux hommes entrent en guerre sur le front intérieur, Kahn proposant même en 1917 de financer une campagne de photographie en couleurs sur le front, fusionnant son projet avec la propagande d’État.
Quand Brunhes utilise sa chaire au Collège de France comme tribune d’opinion et fait office d’agent de propagande auprès des pays neutres, les images sont placées au cœur du dispositif. La charge esthétique des photographies couleur est efficace pour sensibiliser le public sur le registre de l’émotion. La représentation de la guerre permet aussi de sonder les limites et les contradictions du projet destiné à favoriser la paix universelle, quand les Archives sont mises au service de la défense de la nation française. Les textes d’Anne Sigaud posent un regard neuf sur les Archives de la planète. Ils dialoguent avec les écrits de dix-huit chercheurs et spécialistes du patrimoine qui questionnent le statut particulier de ce fonds à travers une appréhension fine du contexte, et le mettent en perspective avec l’héritage iconographique de la Première Guerre mondiale dans plusieurs institutions françaises. Le sujet soulève des questions passionnantes: comment montrer la guerre dans une démarche pacifiste, et que montrer ? Les dévastations et les ruines, ou la vitalité de la société ? La force d’un pays, ou ses faiblesses face à l’ennemi ? Quelle place occupent les images pour accompagner les prises de position et la parole ?
Ces deux ouvrages sont indispensables pour toutes celles et ceux qui s’intéressent non seulement aux Archives de la planète, mais également à la question de la performativité des images au XXe siècle, et des utopies sur le pouvoir de l’image.

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