Julia Eckel, Jens Ruchatz et Sabine Wirth (dir.), Exploring the Selfie. Historical, Theoretical, and Analytical Approaches to Digital Self-Photography, Basingstoke, Palgrave, 2018, 392 p.

Le mot selfie est devenu un terme générique, désignant des choses très diverses. Il y a des selfies en politique, dans la publicité, il y a des selfies de SDF ou de préadolescentes, des selfies drôles ou sérieux, au lit ou dans la salle de bain. Il y a des selfies servant de preuve, d’image pédagogique, affective ou éthique, des selfies avec des animaux, des selfies de pieds, des selfies de gastronomes ou de sportifs. Il y a le selfie d’Obama, les selfies de célébrités, les selfies à plusieurs, les selfies faits par un drone… La liste des catégories est interminable. Comme son titre l’indique, ce livre explore le phénomène à travers une analyse historique, théorique et esthétique. Les quinze chapitres qui le composent sont tirés du congrès #Selfie – Imag(in)ing the Self in Digital Media, qui s’est tenu en 2015 à Marbourg, en Allemagne.
L’introduction s’accompagne de nombreuses références bibliographiques et offre une présentation détaillée des différents chapitres. Il aurait d’ailleurs été judicieux de réserver la définition du selfie à l’introduction pour ne pas la répéter à chaque chapitre. Le livre se divise en quatre grandes parties. La première, «The Selfie in Media Theory and History », replace le selfie dans le champ de l’histoire et de la théorie des médias en cherchant à savoir s’il peut être considéré (ou non) comme un autoportrait ou comme une autophotographie, pour reprendre le terme proposé en français par André Gunthert. Il s’agit principalement d’étudier comment les selfies personnels, en photo ou en vidéo, ont accédé à une certaine respectabilité. La deuxième partie, «The Displayed Self: The Selfie as Aesthetic Object and Networked Image», aborde les rapports qu’il entretient avec le visage en tant qu’objet (Hagi Kenaan), avec l’esthétique, avec l’environnement des réseaux sociaux, et avec ses différentes dimensions relationnelles. Elle analyse également la manière dont plusieurs histoires peuvent se construire à partir du selfie : amour/ haine, narcissisme, notions de goût, du beau et du moche, etc. La troisième partie reste très proche de ces sujets. Intitulée «The Self on Display: Technology and Dispositif of the Selfie », elle se penche sur les conditions techniques et sur le dispositif du selfie, c’est-à-dire sur tout ce qui concerne sa production, sa diffusion et son commentaire. Enfin, « Displaying the Self: Social, Political, and Creative Interventions » vient clore le recueil. Cette quatrième et dernière partie souligne les conclusions déjà tirées par Julia Eckel, Jens Ruchatz et Sabine Wirth dans leur introduction : le selfie doit être étudié et considéré comme une pratique de l’image. En d’autres termes, le dispositif même du selfie est en évolution et il se compose de pratiques parfois différentes selon ses multiples utilisations. Il peut ainsi constituer un moyen d’émancipation individuelle, favorisant la reconnaissance sociale et la capacité d’agir de la personne qui le pratique, tout comme il peut être mis au service, par exemple, de la reconnaissance faciale et de l’exercice d’un certain contrôle (Lisa Gotto, Stefan Wellgraf, Jens Ruchatz).
Ce livre analyse l’évolution des usages historiques, créatifs et socioculturels du selfie. Il permet également de mieux comprendre différents enjeux comme celui du statut et du sens des images, des influenceurs, des célébrités, du public et de la reconnaissance sociale, ainsi que la manière dont ces notions s’articulent entre elles, sont intériorisées, coconstruites, négociées et renégociées par la société dans son ensemble. Les interrogations abordées dans ces pages traitent surtout de la subjectivation et de la représentation de son propre corps (Alexandra Schneider et Wanda Strauven), mais aussi des réseaux sociaux, des smartphones et de la technologie, et des multiples formes de partage des images. Pour tous ces thèmes, le selfie n’est en réalité que la pointe émergée de l’iceberg et l’ouvrage montre aussi comment cette selfiemania suit et s’intègre dans des pratiques liées plus largement aux technologies numériques et mobiles, corroborant la façon dont les productions culturelles évoluent, deviennent virales ou sont même élevées au rang d’« icônes ».
Le livre témoigne de la richesse de ce champ d’études et des diverses pratiques du selfie et de l’anti-selfie (Alise Tifentale et Lev Manovich). La catégorisation de ces pratiques comme un genre (Bernd Leiendecker) n’a rien d’évident, pas plus que l’attribution à un auteur ou l’identification d’un contenu autobiographique (Julia Eckel). Les problématiques d’identité, de classe, de racisation ou de genre (Stefan Wellgraf) peuvent s’y trouver transformées, attaquées, éprouvées, moquées ou mises en scène (Winfried Gerling). Le livre explore également la façon dont les selfies peuvent apporter une composante ludique, avec notamment l’ajout de filtres, qu’il s’agisse d’oreilles d’animaux, de lunettes amusantes ou de l’esthétique sociale des purikura (Mette Sandbye), qui contribuent à ajouter du sens aux images.
Exploring the Selfie pose de nombreuses questions, mais une en particulier, plus large, émerge, sur le sens du selfie en tant que pratique visuelle mobile au quotidien. L’ouvrage y répond judicieusement, en expliquant d’abord comment le selfie, dans un contexte général, contribue souvent et explicitement à renforcer les clichés visuels préexistants, les préjugés et les interprétations figées que les gens et les médias ont d’un sujet (Jens Ruchatz). Les auteurs expliquent également comment les selfies peuvent tout autant servir à remettre en cause et à subvertir ces préjugés. Leurs analyses permettent de comprendre que l’obsession du selfie n’est pas qu’une tendance photographique propre à la génération Y, c’est au contraire tout un dispositif de mise en scène et un ensemble d’actions qui vont au-delà des modes et des générations. Et comme je l’ai déjà dit, ce qui était intolérable il y a quelques années est aujourd’hui devenu la norme, tout est question de conventions et d’époques1. Le fait d’avoir un smartphone provoque un besoin irrépressible de représentations visuelles de nos vies et de nous-mêmes, c’est devenu le vecteur principal du selfie (en tant qu’objet et sujet). Ajoutez à cela la mise en scène de soi-même sur les réseaux sociaux (tant de la personne que du contexte dans lequel elle apparaît) et les conséquences sociales et lucratives peuvent être considérables. En s’intéressant plus largement aux moyens de communication mobiles, Mikko Villi2 a d’ailleurs remarqué que les chercheurs euxmêmes vivent déjà au quotidien avec leur objet d’étude. Par conséquent, il est implicite tout au long du livre que l’une des principales forces du selfie est que, d’une manière ou d’une autre, il touche tout le monde. Mettre ainsi les chercheurs en position de réflexion sur eux-mêmes crée une boucle réflexive supplémentaire. Étudier, écrire et mettre en théorie les pratiques du selfie pourrait même être vu comme un métaselfie intellectuel et rhétorique. Comme le disait Mieke Bal en citant Richard H. Davis, « les objets possèdent une certaine résilience face aux sens qu’on veut leur appliquer3 ». Autrement dit, le récit et la réception culturelle de ce que les selfies impliquent et représentent ne cessent d’évoluer. Mais si « la création et le partage d’images sur les réseaux sociaux font maintenant partie de la culture générale » (Alise Tifentale et Lev Manovich), la sensibilisation aux avantages et aux enjeux de la diffusion de selfies s’avère cruciale, et en effet, « savoir communiquer en publiant des photographies sur les réseaux sociaux est une aptitude sociale essentielle » (ibid.).
En conclusion, à travers l’étude du selfie en tant que pratique universellement répandue, Exploring the Selfie cherche à ouvrir des perspectives pertinentes, plurielles et interdisciplinaires sur les façons de comprendre l’autophotographie sur téléphone portable et d’appréhender un sujet si complexe. La publication aborde judicieusement le sujet sous plusieurs angles, elle prouve une fois de plus à quel point les pratiques du selfie sont omniprésentes dans nos vies, et renvoie à de nombreux autres travaux pour approfondir le sujet. Destiné aux spécialistes, aux étudiants, ou à tous ceux qui s’intéressent aux réalités de nos sociétés mondialisées, Exploring the selfie vaut non seulement la peine d’être lu, mais aussi d’être consulté comme ouvrage de référence.

Traduction de l’anglais par Aurélien Ivars

Gaby David, Processes of Legitimation. 10 Years of Mobile Images, thèse de doctorat, Paris, EHESS, 2015, p. 105.

Voir Mikko Villi, Visual Mobile Communication. Camera Phone Photo Messages as Ritual Communication and Mediated Presence, thèse de doctorat, Helsinki, École supérieure Aalto d’art et de design, 2010

Mieke Bal, «Visual essentialism and the object of visual culture », Journal of Visual Culture, vol. 2, no 1, 2003, pp. 5-32, ici p. 15.

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