Documenting the World. Film, Photography, and the Scientific Record est un ouvrage collectif dirigé par Kelley Wilder et Gregg Mitman, qui partagent un intérêt commun pour l’histoire des cultures scientifiques et savantes, et pour l’image. Leur publication transdisciplinaire est le résultat d’une longue collaboration entre les huit auteurs réunis ici et un réseau de chercheurs en histoire de la photographie et du cinéma, en anthropologie visuelle, en études des sciences et des techniques, mais aussi de conservateurs d’archives basées en Allemagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Libéria. Plusieurs institutions ont soutenu ce projet : l’Institut Max-Planck d’histoire des sciences à Berlin, l’université du Wisconsin-Madison aux États-Unis et l’université De Montfort en Grande-Bretagne. Il résulte de ces collaborations un ouvrage dense et extrêmement bien documenté qui constitue une somme de référence sur la question du statut accordé à la photographie et au film, et leur lien au réel, du XIXe siècle à l’ère numérique.
Ces travaux s’inscrivent dans la lignée des recherches menées sur « l’agentivité » (agency) des images en études visuelles à la suite des écrits fondateurs de W. J. T. Mitchell, mais aussi en histoire des sciences autour de la « vie » des objets scientifiques. Ils reposent également sur le renouveau de l’histoire de la photographie mené sous l’impulsion de Elizabeth Edwards, de Gillian Rose ou de Joan M. Schwartz notamment. Les auteurs interrogent non seulement l’impulsion à l’origine d’ensembles iconographiques créés pour documenter la vie, le passé, le temps ou l’ailleurs, mais aussi les dynamiques historiques et disciplinaires qui ont entouré leur création, leur utilisation pour fabriquer des savoirs, leur circulation dans l’espace et dans le temps, leurs différentes interprétations, d’une sphère culturelle à l’autre (scientifique, familiale, artistique ou commerciale), les pratiques de collecte, de manipulation et de conservation de ces documents, et leur impact sur leurs spectateurs. Le fil conducteur de l’ouvrage est l’illusion d’objectivité qui transforme films et photographies en documents et leur donne un statut épistémologique particulier dans différents champs scientifiques. En portant une attention particulière aux discours, aux gestes, aux contextes historiques, géographiques, idéologiques et scientifiques, les auteurs proposent des réponses fines, circonstanciées et ouvertes à cette question, offrant ainsi des alternatives aux débats sur l’idée de mimèsis, d’indexicalité et de nature indiciaire des images d’enregistrement. Pour ce faire, ils se confrontent à l’abondance des images engendrées par « l’impulsion documentaire » engagée au XIXe siècle, à leur polysémie et à leurs différentes « vies » passées, présentes et futures.
Une attention particulière est portée à la dimension matérielle des images, tant analogiques que numériques, quelle que soit la nature de leurs supports, papiers, verres, plastiques ou informatiques. L’iconographie de l’ouvrage répond à ces préoccupations.
Choisies avec soin et parcimonie, les illustrations étayent de façon convaincante les démonstrations.
L’introduction offre une synthèse très utile sur un champ bibliographique en plein essor, en limitant malheureusement les références presque exclusivement au domaine anglophone.
Elle ouvre neuf études de cas réalisées à l’aide de méthodes d’enquête et de sources variées : observation ethnographique, entretien, travail en archives, analyse de textes publiés ou non, d’images fixes et d’images animées, anciennes ou contemporaines.
Traitant de sujets a priori très éloignés les uns des autres, des photographies d’archives de vestiges archéologiques à celles de la planète Mars produites par la NASA, les textes se suivent de façon subtile au fil d’un plan thématique souple, constitué de trois parties.
La première interroge la façon dont les images d’enregistrement fixes et animées ont modifié la notion de preuve dans les domaines judiciaire, scientifique, et dans notre perception du passé : l’article de Jennifer Tucker propose une relecture de l’affaire Tichborne qui agita l’Angleterre des années 1860 et 1870, pour l’analyser comme un moment crucial de l’interprétation de la photographie comme preuve par la société victorienne, avant l’introduction du système d’identification d’Alphonse Bertillon. L’article de Peter Geimer interroge les conséquences de l’absence de couleur sur notre appréhension du passé, une question ignorée par les auteurs qui ont tenté de définir la particularité des liens unissant la photographie au réel, de William Henry Fox Talbot à Roland Barthes : comment les photographies et les films en noir et blanc ont-ils pu être traités comme des documents fidèles et des traces du réel, alors que leur manquait une dimension fondamentale de notre monde visuel ? À partir d’une observation ethnographique menée dans un laboratoire de la NASA, Janet Vertesi examine les pratiques permettant de transformer une photographie en document dans les sciences spatiales – d’une part en supprimant l’ambiguïté de l’image pour rendre lisibles des données, d’autre part en assurant sa validité auprès de la communauté scientifique –, un mode de production de la preuve renouvelé et mis à l’épreuve par l’utilisation du numérique. Par une relecture de la littérature anthropologique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, Elizabeth Edwards questionne les changements de statut de la photographie et de ses modes de production dans l’anthropologie britannique à cette période charnière. Elle montre la fonction de ce basculement dans l’émergence de nouvelles formes de savoir, quand l’« excès » de la photographie ne constitue plus une limite à juguler, mais un « potentiel d’abondance » à exploiter dans le cadre d’une science qui prend des distances avec les sciences naturelles pour placer au coeur de sa pratique le terrain et la rencontre dont l’image porte la trace.
Les textes suivants analysent comment différents récits peuvent transformer le statut et le rôle d’une image. Dans un article illustré de façon sobre, mais efficace, Faye Ginsburg évoque le renversement possible de la violence dont certaines photographies d’archives sont porteuses, en l’occurrence des images déshumanisantes de personnes handicapées réalisées par des scientifiques eugénistes nazis, qui acquièrent une « seconde vie rédemptive » à travers les oeuvres de deux cinéastes contemporains. Ceuxci mobilisent la violence idéologique et émotionnelle dont ces documents sont chargés pour produire un contrediscours en faveur des droits humains, porteur d’un autre regard sur un épisode dramatique de l’histoire collective.
Dans « A Journey Without Maps.
Films, Expeditionary Science, and the Growth of Development », Gregg Mitman propose quant à lui une réflexion sur l’impulsion à l’origine des films réalisés pour documenter le lointain durant l’entre-deux-guerres. Il prend pour cas d’étude un film qui n’a jamais vu le jour, quatre heures de prises de vue réalisées par les membres d’une expédition scientifique de l’université d’Harvard envoyée au Libéria et au Congo belge en 1929, financée par la compagnie Firestone. Tout en cherchant les « traces de vie » portées par ces images, l’auteur analyse leur contenu, leur histoire matérielle, mais aussi le contexte géopolitique de leur production. Les films réalisés par les missions scientifiques sponsorisées par de grands industriels – aux États- Unis mais aussi en Europe, comme la mission Dakar-Djibouti de Marcel Griaule – servaient de preuves du pouvoir combiné de la science et de l’industrie pour découvrir des endroits reculés du globe où apporter la civilisation, autant de nouveaux débouchés économiques quand « la consommation du monde par le biais des images et des ressources naturelles allaient de pair » (p. 127). La fonction stratégique et symbolique de ce film est comparée à celle des cartes au XIXe siècle, quand les explorations visaient à « combler leurs blancs » : l’image animée permettait, mieux que les traits d’une carte, d’enregistrer le flux de la vie (Kracauer), des hommes et des paysages pour anticiper la transformation d’un environnement en terre productive.
Les séquences d’hommes et de femmes au travail proposaient un classement explicite des différents groupes ethniques. Toutefois, de même que des travaux récents appellent à considérer les photographies réalisées en contexte colonial dans toute leur complexité, – comme des documents « bruts1 » et polysémiques – en ne les réduisant pas à la violence symbolique dont ils sont chargés, Gregg Mitman décèle les traces de résistance latentes dans certaines séquences. Il évoque aussi les conséquences de la mise en circulation de ces bandes restaurées au Libéria, où elles basculent aujourd’hui du domaine scientifique au « royaume du récit personnel ».
Les trois derniers articles, rédigés par Stéphanie Klamm, Kelley Wilder et Estelle Blaschke, traitent des multiples vies d’ensembles massifs de photographies conservées en archives. En étudiant la structure de différents fonds, elles confrontent ces masses de documents aux idéaux qui ont présidé à leur rassemblement, et interrogent les conséquences des modes de catalogage, des outils de recherche, de la numérisation des images et de leur mise en ligne, leur fonction dans notre rapport au monde et au passé, mais aussi leur dimension économique et politique à travers le cas d’étude fascinant et emblématique de l’agence Corbis.
Les vestiges de l’impulsion documentaire qui a saisi le monde depuis la fin du XIXe siècle sont innombrables et omniprésents, des archives publiques et privées à Internet : cet ouvrage est une invitation stimulante à les explorer et à considérer la vie qui les entoure, et celle dont ils sont porteurs.

Elizabeth Edwards, Raw Histories. Photographs, Anthropology and Museums, Oxford/New York, Berg, 2001.

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